Nietzsche

La croyance forte ne prouve que sa force, non la vérité de ce qu'on croit.


Nietzsche


 

En considérant qu’environ cent milliards d’humains ont vu le jour depuis le début de l’humanité, et en fixant à vingt, pour faire conservateur, le nombre de croyances fausses (sur la nature, la politique, l’histoire, l’avenir, les êtres surnaturels, les autres, soi-même, etc.) qu’un individu moyen entretient au cours d’une vie, cela fait à peu près une croyance fausse pour chaque seconde écoulée depuis nos débuts sur cette Terre. Dans ces conditions, que quelque chose comme le savoir y soit apparu tient du prodige. À moins que ― explication plus probable ― les connaissances, comme les légumes, aient cette propriété paradoxale de pouvoir se nourrir de fumier.

L’analogie est scabreuse, il est vrai, et ne vaut que jusqu’à un certain point. Car non seulement les croyances ne sont-elles pas toutes mauvaises, mais on pourrait même dire qu’aucune ne l’est par elle-même, tant qu’elle se reconnaît pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une simple croyance. Le problème, c’est que trop souvent elle se prend pour une autre, et même pour son contraire, pour la connaissance.

Pourtant l’évidence est qu’on croit quand on ne sait pas. Mais le croyant ne voit pas cette évidence. Il prend l’intensité de son sentiment pour une preuve de vérité. C’est l’illusion de la croyance. Comme les enfants, il ne fait pas la différence entre son sentiment subjectif et la réalité des choses. Plus ce sentiment est fort, plus il croit voir juste. Mais entre le savoir et la croyance, la différence est qualitative. On ne passe pas de la croyance au savoir par accroissement de l’intensité. On a beau croire «fort, fort, fort» ou «dur comme fer», on n’en sait pas plus que celui qui doute. Pire encore, on en sait moins ou, du moins, on diminue ses chances de savoir un jour. Car quand on croit savoir, on ne cherche plus. C’est la raison pour laquelle Socrate était plus sage que les croyants de son temps: parce qu’il ne croyait pas, c’est-à-dire parce qu’il savait qu’il ne savait rien.

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     - Je sais que je ne sais rien?! La belle affaire! On ne va pas très loin avec ça. Je crois plutôt qu’il est important d’avoir des convictions, des croyances, comme tu dis; autrement on vit à la dérive, sans boussole pour nous guider dans notre action, sans pouvoir prendre position sur les questions importantes. Et puis tu as l’air d’oublier que ce sont nos croyances qui donnent un sens à la vie.

     - Tu crois qu’il est préférable d’avoir des croyances, mais le sais-tu? Et si tu te trompais? Si tes croyances étaient plutôt un obstacle à ton épanouissement, comme de grands murs, qui te protègent, certes, mais aussi qui te bloquent l’horizon et t’empêchent d’avancer dans la vie, dans la connaissance de toi-même et du monde?

     N’as-tu pas souvent changé d’avis au cours de ta vie? Pourquoi alors t’attacher à tes croyances du moment? Imagine que les générations futures, à commencer par tes enfants, jettent un regard sur l’existence que tu as menée, sur ce que tu as cru. Ne crains-tu pas leur jugement? As-tu pensé qu’un jour on pourrait voir, pour ne prendre qu’un exemple, ta croyance en Dieu ou en l’immortalité de l’âme comme le fait d’une pensée primitive, du même oeil que toi tu considères aujourd’hui la croyance en Zeus ou aux anges? Et ne me réponds pas que tu ne crains rien de tout cela parce que tu as la foi, justement, parce que ton coeur te dis que tu es dans le droit chemin, puisque c’est la possibilité qu’il te trompe que tu dois envisager ici. Et si tu penses un instant au nombre incalculable d’hommes qui ont été induits en erreur par leur sentiment intérieur, tu ne pourras douter qu’il s’agit d’une possibilité sérieuse.

     Je ne te dis pas qu’il faut toujours se méfier de tout et ne jamais croire en rien. La paranoïa généralisée n’est pas souhaitable. Je reconnais même que la croyance peut avoir ses vertus. Elle donne de l’assurance, réconforte, console. La vie est mystérieuse, difficile, souvent tragique, et je comprends que certains aient besoin d’illusions pour la rendre supportable. Mais combien de souffrances aussi sont à mettre au compte de croyances de toutes sortes, non seulement religieuses, mais aussi politiques, morales, pédagogiques, sans oublier la terrible menace que fait aujourd’hui planer sur l’humanité la combinaison fatale du fanatisme et de la technologie. Voilà le malheur: la croyance, qui devrait être accompagnée de prudence, est trop souvent, comme pour se protéger contre le doute, accompagnée de dogmatisme et d’intolérance.

     - Holà! Attention aux généralisations! J’ai mes croyances, d’accord, mais je n’ai rien d’un fanatique. Ceux-là m’inquiètent autant que toi.

     - Rien? Pas si vite. Si tu prends tes croyances pour la vérité, il est normal que tu veuilles les imposer à ceux qui ne les partagent pas, puisqu’ils te paraîtront être dans l’erreur. Non seulement est-ce normal, mais c’est en quelque sorte le devoir de celui qui croit savoir. Ainsi la croyance aveugle n’est jamais très loin du fanatisme.

     - Mais je n’ai aucune envie d’imposer mes croyances aux autres. Je ne dis pas que mes croyances sont la vérité, mais seulement ma vérité à moi.

     - Ce n’est pas très logique. Tu sais bien que ce qui est vrai doit l’être pour tout le monde. Comment peux-tu croire une chose que tu ne serais pas prêt à défendre envers et contre tous?

     - Parce que, comme tu l’as évoqué, sans mes croyances je trouve que la vie est plus difficile et, de manière générale, que l’existence est absurde.

     - Ce que tu dis me fait penser que tu crois croire, mais qu’en vérité tu ne crois pas vraiment. Quoi qu’il en soit, ne vois-tu pas que la raison que tu invoques pour justifier ta croyance serait plutôt une raison de t’en méfier, et même presque une objection contre elle? N’est-ce pas curieux que toutes tes croyances te rassurent? Cela ne te suggère-t-il pas qu’elles sont peut-être des fictions inventées précisément à cette fin? Je te le dis net: si une croyance t’arrange, elle est probablement fausse.

     - Selon toi, il serait donc préférable de ne croire en rien? Il me faudrait devenir nihiliste, comme disent les philosophes?

     - C’est maintenant toi qui exagères. Essaie plutôt ceci: au lieu de tes croyances, tâche plutôt de construire ta vie autour du savoir. Car si tu te mets en quête de connaissances, tu découvriras un trésor dont tu ne soupçonnes pas encore l’existence. L’être humain, à force de patience, de travail, de doute, de rigueur a appris un tas de choses et, avec son savoir, a augmenté le bonheur de vivre. Et si le savoir ne te suffit pas ― mais attention de ne pas confondre ton goût des solutions faciles pour une limite du savoir ― libre à toi d’y ajouter des croyances, à condition de ne pas les prendre pour des vérités. D’ailleurs, je soupçonne que la plupart des bienfaits de ta vie quotidienne dépendent des acquis de la science, et non de tes croyances.

     - De la mienne, peut-être, mais il y a des centaines de millions d’hommes qui ne vivent que de leurs croyances.

     - Échangerais-tu ton existence contre la leur?

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Nietzsche (1844-1900) n’était pas, à strictement parler, un défenseur de la science. Il lui reprochait notamment son optimisme naïf, sa croyance au progrès, qui selon lui s’apparentait à la croyance religieuse en un monde meilleur. Autrement dit, sa critique de la science était une critique contre cette partie de la science qui relevait encore de la croyance. Il critiquait donc la science au nom de la lucidité. Car être lucide, ce n’est pas tant savoir beaucoup de choses que savoir reconnaître notre tendance naturelle à nous en faire accroire. Comme tout ce qui vit, l’homme cherche avant tout à préserver sa vie et à prospérer. Toutes ses facultés, y compris cette faculté prodigieuse qu’est l’imagination, servent d’abord à cette fin. Elle lui permet de se raconter des histoires pour se donner de la force, du courage, de l’importance et calmer ses angoisses. Il fut un temps où ces croyances étaient tout ce que nous avions. Croire était en soi une valeur, à juste titre. Mais ce temps est révolu. Aujourd’hui, ce n’est pas plus de croyances qu’il nous faut, mais plus de doute. Les professions de foi doivent céder la place aux professions d’examen critique. À l’ère des avancées vertigineuses dans notre connaissance de la nature, s’en remettre aux livres sacrés ou au seul témoignage de son for intérieur, c’est se couper de la richesse du monde et des possibilités de son être. C’est gaspiller son bref passage sur cette Terre en s’enfermant dans la cave, préférant la maigre lueur de sa chandelle au soleil qui brille au dehors.

 

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Montaigne

Mon métier et mon art, c'est vivre.


Montaigne


On n'a pas besoin de lire Montaigne (1533-1592) pour découvrir qu'il y a une différence entre réussir dans la vie et réussir sa vie. Il s'agit désormais d'un cliché de la psychologie, de la philosophie et de la sagesse populaires. Le succès professionnel, la famille, les amis, la jeunesse, les biens matériels, aucune de ces choses, ni même toutes ces choses réunies, ne prémunissent contre le stress, le burn-out, la déprime. C'est ce qu'on devrait savoir avant de se lancer dans la vie, mais ― hélas! ― qu'on apprend souvent trop tard.

Pourquoi? Parce que des forces presque irrésistibles font qu'on s'oublie en chemin. « La plus grande chose du monde, dit Montaigne, c'est de savoir être à soi. » La plus grande, et une des plus difficiles, faudrait-il ajouter. Car tout nous éloigne de nous-mêmes: les exigences du travail, les devoirs familiaux, le théâtre de la vie sociale, les tâches domestiques, etc. Si bien qu'« en nos actions accoutumées, de mille il n'en est pas une qui nous regarde.» Même lorsqu'on pense se consacrer à soi-même en se donnant tout entier à tel métier ou telle entreprise, on oublie la part de hasard qui fait qu'on a « choisi » cela plutôt qu'autre chose, on ne voit pas que, croyant réaliser son « moi profond », on est en vérité soumis au désir des autres, à ce que les parents, les amis ou la société attendent de nous; enfin, on oublie qu'une vie humaine est en son fond insaisissable, et irréductible à une de ses occupations.  

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     - Alors, quoi, j'arrête tout et je m'examine le nombril en attendant que mon « moi » revienne?

     - Ce ne serait déjà pas si mal, au lieu de vivre inconsciemment, ou disons sur le pilote automatique, comme tu le fais. Et puis, si tu ne fais rien aujourd'hui, ni demain, n'auras-tu pas tout de même vécu? Y a-t-il une occupation plus fondamentale? Que vaut ta promotion, ton fric ou ta famille modèle si tu es incapable de jouir du temps, c'est-à-dire de ta vie, qui passe? Dis-moi, que préférerais-tu voir sur ta pierre tombale: Ici repose un consultant en marketing à succès ou bien Ici repose un homme ?

     - Je te laisse les pierres tombales, moi c'est la vie qui m'intéresse. Et on ne vit qu'une seule fois. Ce que tu appelles mon «inconscience», j'appelle ça foncer dans la vie. Les gens qui se cherchent ne se trouvent jamais. Pour se trouver, il faut au contraire s'oublier.

     - Là je suis d'accord... à une nuance près. Non seulement ne faut-il pas se chercher, mais il ne faut jamais croire qu'on se possède ou qu'on s'est trouvé. C'est ça le plus difficile. Un homme convaincu, convaincu de ce qu'il est, de ce qu'il doit croire ou faire, il lui manque quelque chose d'essentiel.

     - Ah bon ? et quoi exactement?

     - Regarde le ciel et la nature autour de toi; sais-tu d'où cela vient? Ne me dis pas ce que tu crois, je te demande si tu sais.

     - Non, je ne le sais pas.

     - Sais-tu comment te viennent tes pensées, tes valeurs, tes désirs?

     - Non.

     - Sais-tu comment régler ta vie pour la réussir le mieux possible, ou encore, plus simplement, quelle est la meilleure façon d'élever des enfants?

     - Non.

     - Sais-tu pourquoi tu es ici? Sais-tu le sens de la vie?

     - Non.

     - Une dernière question: parmi toutes les choses que tu sais, y en a-t-il une qui te semble plus importante que de savoir que tu ignores celles que nous venons de dire?

     - Humm...

                Mais je sais que je suis ici.

     - Maintenant tu le sais.

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Montaigne ne donne pas de leçons. Il avait trop à faire de vivre. Comme nous avons trop à faire pour vivre de leçons. Mais son témoignage sert de rappel à la vie, à notre vie. On se prête aux choses et aux autres ― comment vivre autrement? ―, mais on ne devrait « se donner qu'à soi-même ». Ce qui ne signifie pas simplement de « prendre du temps pour soi », encore moins de s'aliéner dans le culte narcissique de sa personne, mais de ne pas perdre de vue le mystère de sa propre existence. On peut caresser des espoirs, se réjouir de ses succès, certes, mais il faut se rappeler que la vie ne se maîtrise pas et qu'on ferait toujours mieux de la « servir selon elle », selon les courts moments qu'elle nous donne et qui sont tout ce que nous possédons vraiment. C'est ce que Montaigne appelle « vivre à propos ». Sinon, absorbés par nos projets et nos soucis, tendus vers un avenir « meilleur », on risque de banaliser le présent et soi-même, et d'oublier que la vie, merveilleuse et impénétrable, est tout entière à chaque instant, qu'«à chaque instant nous recommençons à vivre ».

 

 

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Bergson

Nous parlons plutôt que nous ne pensons.


Bergson


 

 

 

Ce n’est pas parce qu’on parle qu’on a quelque chose à dire. Ainsi le veut l’adage populaire qui, pris au pied de la lettre, est faux, puisque parler c’est toujours au moins dire quelque chose. En réalité, par "quelque chose à dire", on veut dire quelque chose de pertinent, d’intéressant, d’original. Mais nul besoin de Bergson pour nous livrer ce message somme toute banal qui, du reste, le ferait tomber lui-même sous le coup de sa formule. Ce qu’il veut plutôt dire est que ce n’est pas parce qu’on a quelque chose à dire qu’on pense. Il ne s’adresse pas à ceux qui parlent pour ne rien dire, mais à ceux qui disent pour ne rien penser. Qu’est-ce à dire?… Pensons.

À première vue, la phrase pourrait laisser entendre que parler et penser sont mutuellement exclusifs: que pour penser il faut se taire, que se taire c’est penser. Or, bien sûr, de même qu’on peut être silencieux et n’en penser pas davantage, on peut dialoguer — avec un autre ou seul avec soi-même — en faisant acte de penser. Ce qu’il faut, c’est briser la présomption que parole et pensée vont toujours ensemble. Ce que nous faisons dans certains cas. Personne n’insistera pour dire que lorsqu’on communique de l’information, échange sur des faits divers, exprime ses désirs et ses aversions, on pense véritablement. Là où les choses se compliquent cependant, c’est lorsqu’on prétend vraiment exprimer une pensée, alors qu’en réalité on ne fait que... parler. La vérité, nous dit Bergson, est qu’il n’y a rien de plus trompeur que la formule "moi, je pense que…" qu’on place fièrement cent fois par jour en tête de son propos. "Moi, je pense que" annonce généralement que ce qui s’apprête à sortir de la bouche n’a pas encore été pensé, ou a été pensé par quelqu’un d’autre, une simple opinion ou un préjugé, donc, c’est-à-dire de l’impensé ou du déjà pensé, du cru ou du réchauffé.

Un des pièges de la parole est qu’elle est bavarde, justement. Les mots viennent tout seuls, se combinent facilement, presque automatiquement, pour former des phrases, qui se combinent à leur tour pour former des simulacres de réflexion. Écoutez le discours d’un politicien, la dispute conjugale, même les confidences d’un ami: toujours les mêmes mots, les mêmes phrases, la même pseudo-pensée qui reviennent. Paroles, paroles, paroles… Penser est autrement plus difficile. Cela implique un effort, une tension, une activité de l’esprit. Aussi penser fait-il toujours un peu mal.

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     - J’peux-tu parler maintenant?

     - Vas-y.

     - Moi, je pense que…

     - Vas-tu parler ou penser?

     - Laisse-moi parler, tu me diras ce que t’en pense.

     - D’accord.

     - Comme j’allais dire, je pense que tu as raison. C’est vrai qu’on pense moins souvent qu’on le pense. Ceci étant, quand on dit "moi, je pense que", ce n’est pas toujours de la fausse représentation. Ça peut tout simplement vouloir dire "voici ce qui me passe par la tête". Le mot "penser" a plus d’un sens après tout. On peut parler seulement pour faire le beau, ou tout simplement pour donner son point de vue, pour exprimer ses opinions. Et alors? Où est le problème? On a bien le droit d’avoir des opinions?

     - Voilà qui est bien pensé. Mais je vois quand même un problème. Si tu parles sans penser, comment peux-tu être sûr que le point de vue que tu adoptes est bien ton point de vue, l’opinion que tu exprimes, ton opinion? Si tu n’as pas soumis ton propos à un examen, si tu n’as pas réfléchi à ce qu’il présuppose ou ce qu’il implique, en un mot si tu n’y as pas pensé, peut-être découvriras-tu un jour qu’il ne te ressemble pas. Tu croyais exprimer ton opinion alors que, sans le voir, tu ne faisais que répéter ce que tu avais entendu quelque part, des idées à la mode, des préjugés de la société, de tes parents, de tes professeurs, etc.

     - Si je te comprends bien, tu es en train de me dire que lorsque je parle sans penser, je ne peux jamais être certain que c’est bien moi qui parle.

     - Exactement.

     - Est-ce si grave?

     - Je te le demande. Car, enfin, pourquoi parles-tu au juste? Y as-tu déjà pensé? Je veux dire quand tu parles vraiment et non pas simplement pour demander l’heure, bien paraître à table, ou raconter tes vacances. Ne crois-tu pas qu’au fond c’est une façon d’avertir les autres de ta présence, de leur dire "écoutez-moi, j’existe"? Parlerais-tu si tu vivais seul sur une île déserte? Prendre la parole, c’est s’affirmer comme sujet, comme être singulier, comme individu. Mais si ce n’est pas toi qui parles, si au lieu d’une pensée tu ne fais que sécréter des mots et des phrases, toujours à peu près les mêmes, ou que répéter des clichés, bref si au lieu d’un homme c’est un moulin à paroles ou un perroquet qui s’exprime, alors ta parole échoue, et ne vaut guère plus que le silence… Qu’en penses-tu?

     - Je ne sais pas encore. Laisse-moi réfléchir.

     - Volontiers.

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 Qu’on soit clair: d’un point de vue biologique, parler est déjà un exploit. C’est notre trait distinctif, la marque la plus visible de notre humanité. Quand l’enfant prononce ses premiers mots, il fait un saut décisif qui l’arrache pour toujours à son animalité. Pour qui n’aspire qu’à être un membre en bonne et due forme de son espèce, qu'à appartenir à la communauté des hommes, cela suffit. Pour qui voudrait s’appartenir à soi-même, ce n’est qu’un commencement. Car "la plupart du temps, nous dit Bergson (1859-1941), nous vivons extérieurement à nous-mêmes", "nous ‘sommes agis’ plutôt que nous n’agissons". Tout le monde parle, et le monde parle à travers moi. Je crois parler, alors que ça parle tout seul. Je crois qu’il y a là un moi propre qui s’exprime, alors que j’en reste à la surface, passif sans m’en rendre compte, pris avec les autres surfaces dans les filets du déjà-pensé-parlé. Pour retrouver ma pensée, il n’est pas nécessaire que je fasse compliqué, scientifique, philosophique. Je dois seulement me boucher les oreilles de temps à autre, reprendre mon souffle, et descendre sous la scène pour connecter de nouveau ma parole à moi-même.

 

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Spinoza

Ne pas se moquer, ni déplorer, ni détester,
mais comprendre.


Spinoza


On ne dit pas « il pleut parce que les nuages sont méchants », mais plutôt « il pleut parce que les nuages sont chargés d’eau ». On ne dit pas « ma voiture n’avance plus parce qu’elle est paresseuse », mais plutôt « ma voiture n’avance plus parce que la courroie de l’alternateur est brisée ». On ne dit pas « je saigne du doigt parce que je suis faible », mais plutôt « je saigne du doigt parce que je me suis coupé ».
 
Pourquoi ? Parce qu’on sait que dans l’ordre des phénomènes naturels la méchanceté, la paresse, la faiblesse ne sont que des façons primitives, au mieux poétiques, de parler. Ce ne sont pas des causes réelles.
 
Pourtant on dit « Paul m’a fait de la peine parce qu’il est méchant »; on dit  « mon fils ne travaille pas parce qu’il est paresseux »; on dit « Pierre est déprimé parce qu’il est faible ».
 
L’être humain n’est-il pas, lui aussi, une partie de la nature comme tout le reste ? Dès lors, traiter quelqu’un (ou soi-même) de méchant, de paresseux ou de faible, n’est-ce pas aussi en rester à une vision très superficielle de la réalité ?
 
Cela ne veut pas dire que la méchanceté, la paresse et la faiblesse n’existent pas, mais simplement que ce ne sont que des descriptions très approximatives de ce qui se passe réellement. On peut bien s’en tenir à ces raccourcis si on ne désire que l’illusion de la connaissance, ou de la puissance (quel plaisir, parfois, à blâmer ou à mépriser!), mais ce qu’on perd alors est la possibilité d’une véritable compréhension des causes et donc, aussi, celle d’une action efficace (confierait-on sa voiture à un mécanicien qui se contenterait de lui faire la morale?).
 
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     - Mais la cause de la méchanceté de Paul, c’est Paul lui-même, c’est sa mauvaise volonté. Il est responsable de ce qu’il est. Donc il mérite mon blâme.
 
     - Mais pourquoi Paul choisirait-il d’être « méchant » ?
 
     - Je ne sais pas, peut-être qu’il est fatigué ou peut-être qu’il a peur…
 
     - Mais voilà des causes, dont sa « méchanceté » ne serait qu’un effet. Ne serait-il donc pas préférable de lui conseiller du repos ou de le réconforter plutôt que de le blâmer (as-tu eu beaucoup de succès jusqu’à présent en utilisant ce moyen?).
 
     - Il faudrait donc tout accepter, tout excuser ? Personne n’est responsable de rien ?
 
     - Es-tu responsable de la couleur de tes yeux ? De tes goûts ? De ton orientation sexuelle ? Pourquoi le serais-tu de ton caractère, de ton impatience, de ta jalousie, de ta déprime ?
 
     - Ce n’est pas la même chose. On choisit de céder ou non à son impatience ou à sa jalousie !
 
     - Mais qui choisit ? Toi ? Mais ce moi qui choisirait, l’as-tu choisi ?... As-tu choisi ton code génétique, tes parents, tes expériences marquantes? Quand tu as une bonne idée (ou une mauvaise), choisis-tu de l’avoir ? Un jeune enfant choisit-il ? Un dément ? Tu me diras encore que ce n’est pas la même chose, car les jeunes enfants et les fous n’ont pas toute leur raison. Mais à partir de quand, exactement, a-t-on toute sa raison ? Et tous la possèdent-ils au même degré ? Et ceux qui l’ont, ont-ils choisi de l’avoir ? Enfin, je te le répète, si on pouvait vraiment choisir, qui choisirait d’être jaloux ou, pire encore, pédophile ?  Tu vois que « choisir » est un bien grand mot ou, plus précisément, un autre raccourci.
 
     - Assez ! Tout ça, c’est du bla-bla de philosophe ! Dans la vie, il y a des brutes et des salauds, un point c’est tout. Il faut avoir des principes après tout.
 
     - Ce que j’entends, c’est que tu veux comprendre, mais jusqu’à un certain point seulement. Au-delà, tu préfères le confort de tes « principes ». C’est très humain (comme la jalousie, d’ailleurs).
 
     - Vive les cons ! Vive les salauds ! C’est ça que tu veux entendre ?
 
     - Pas du tout. Comprendre n’implique pas qu’on doive accepter. Quand je comprends ce qui cause la pluie, elle ne cesse pas de me déplaire, mais je cesse de crier au ciel ou de l’implorer. J’ouvre mon parapluie, tout simplement. Quand je comprends pourquoi mon ordinateur est lent, ça demeure un inconvénient, mais je cesse de sacrer ou de taper dessus (j’avoue que c’est parfois difficile de résister). J’augmente sa capacité ou je me résigne. Les cons et les salauds nous déplaisent et on a raison de s’y opposer. Seulement, on agira plus intelligemment en cherchant les causes de leur comportement qu’en se contentant de les détester. N’oublie pas, la bêtise comme la saloperie sont des raccourcis, ce ne sont pas des causes réelles.
 
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Quand Spinoza (1632-1677) nous invite à comprendre plutôt qu’à railler ou mépriser, ce n’est pas pour nous faire la morale, ni même pour nous exhorter à plus de tolérance ou de bonté, mais pour nous rappeler que l’homme aussi est une partie de la nature, et donc que tout ce qu’il peut penser, éprouver, faire (le meilleur comme le pire) ne sont toujours que des phénomènes naturels. Il n’y a pas de différence de nature entre la jalousie, la colère, la bonne humeur, la patience et la pluie, la succession du jour et de la nuit, la chute des corps. Tout est naturel, et donc tout peut être compris comme effet de causes antécédentes. La réalisation progressive de ce projet de recherche et de compréhension des causes est à la source du formidable savoir scientifique qui nous a permis d’augmenter notre puissance d’agir et de nous émanciper des limites imposées par notre environnement. C’est par la même rigueur, non par des paroles creuses, des poses morales et des superstitions, que l’être humain pourra se comprendre lui-même et parvenir à la pleine réalisation de ses possibilités.
 
 
 
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